LA FILLE AU CERCEAU JAUNE ET ROSE

Il était une fois une fille au cerceau jaune et rose. Petite, à chaque fois que des visiteurs franchissaient le petit muret de pierre, qui gardait la demeure de ses parents, comme autant de soldats symboliques, plus présents pour faire naître en vous, le respect, que pour réellement vous stopper dans votre élan ; chaque fois que des adultes venaient rendre visite à ses parents, ils voyaient cette fille, à quelques mètres, son sourire gravé sur son visage, comme un masque africain. Et surtout autour d’elle, un anneau jaune et rose, son cerceau, qui tournait autour d’elle, comme un satellite suivait fidèlement, en permanence, les mouvements aux alentours d’une planète.

Cette fille était donc une planète, et à l’observer, chaque visiteur se remettait systématiquement à ressentir la vie, la simplicité, le mouvement, via cette danse, qu’elle entamait avec son cerceau dans les airs, et qui neutralisait immédiatement votre esprit. Elle dessinait à l’infini des ronds, comme on trace frénétiquement, dans un élan de spontanéité, sur le papier, des cercles ; comme on s’abandonne dans une valse, dans les bras d’un autre, à tourner, tourner, tourner, l’esprit heureux d’être enfin déboussolé, plus réellement capable de pouvoir analyser, ce qu’on ne pouvait en plus pas véritablement exprimer ni comprendre : l’absurdité. L’amour. La vie. Elle tournait avec elle-même, comme pour s’évader de la gravité de la Terre, avec son cerceau, faute de la présence, pour l’heure, dans ses bras, d’un véritable cavalier.

Et ce cavalier arriva, à l’heure où la beauté devait se récolter, comme un fruit bien mûr, à la fin du printemps de l’existence, au début de la saison des amours. Il la prit par les hanches, et alors elle fit tomber par terre son cerceau jaune et rose, qui effectua une dernière danse sur le sol avant de totalement s’immobiliser. Le jeu était à terre, mais un jeu nouveau, encore plus complexe, la tenait en haleine dans les yeux et les sourires de cet homme. Dès qu’il ouvrait la bouche, elle plongeait comme on s’élance du haut d’un toboggan, direction des sensations de vitesse, de plaisir, d’excitation, d’intensité, avec la marge de sécurité suffisante, pour totalement s’abandonner sans ne jamais se questionner, sentir le besoin urgent de se situer, et donc de gravement réfléchir.

Une légèreté faisait glisser chacun de ses jours, naturellement, vers le suivant, où l’étonnement était comme une règle, qui prenait place sur un territoire infini d’amour, de tendresse et de jeu.

Seulement, un matin, cet homme qui la faisait tourner dans ses bras, la reposa par terre, pour reprendre le contrôle de l’usage de ses mains. Il partit un matin, seulement pour la journée, lui dit-il. Mais la journée se fit également soir. La journée et le soir se firent semaine, puis mois d’absence. Seule, la fille au cerceau jaune et rose sentit soudain comme un vertige immense dans son corps. Sans jeu, sans partage, ni danse, immobile : elle sentait tout son corps prêt à se statufier, définitivement se rigidifier, pour au final exploser, se disperser dans la pièce, en mille éclats de pierre. Alors, elle se précipita dans une remise. Elle fouilla au milieu d’une montagne de tissu, pour extirper au final, dans un immense sourire, son vieux cerceau. Son vieux, très vieux et fidèle cerceau, qu’elle s’empressa de refaire tourner autour de ses hanches, comme on observait un vieux disque qu’on venait d’installer, se remettre à s’élancer, et à diffuser à nouveau toute sa magie.

Le retour du cerceau dans sa vie, avait coïncidé avec le retour permanent d’un large sourire sur son visage. Les adultes qui croisaient cette femme désormais de leur âge, ne savaient pas s’ils devaient avant tout respecter les interrogations de leur cerveau – quant au sourire intrigant et à la présence d’un objet enfantin toujours à côté de cette dame – ou surtout accompagner l’enthousiasme que cette rencontre suscitait dans leur corps, qui semblait retrouver une joie, un élan, comme un animal : une très vieille connaissance.

Se méfier d’une mer calme, turquoise, qui pourrait cacher dans ses profondeurs, un mystère, un monstre ; ou spontanément se réjouir de la présence soudaine d’un ruisseau, de sa fraîcheur pure, au beau milieu de l’effort : devant cette perplexité, cette inconnue, quasiment cet inconfort, les gens avec qui elle travaillait avaient rapidement choisi. Leur métier était d’apporter de l’ordre, de trier les événements de la vie, de les isoler dans la bonne case, pour de l’extérieur : y voir plus clair dans des destins. Alors, pour être à la hauteur de la précision qu’exigeait leur profession, ils fuyaient constamment toute forme de distraction, et observer des sourires, se laisser envahir par une chaleur et une douceur qui vous prenaient par la main, et commençaient à vous emporter au loin, était un risque professionnel qu’ils ne souhaitaient encourir. Finalement, plus que la bête qui peut-être se tapissait en elle, ce qu’ils craignaient le plus, était le monstre de légèreté, de plaisir et de hasard qui sommeillait quelque part au fond d’eux.

Soucieuse de s’intégrer paisiblement dans cet univers, d’être une source calme et apaisante de bien-être pour tous, plutôt qu’un torrent permanent de conflits, la fille au cerceau jaune et rose accepta de laisser, la journée, en attente, une part de sa personnalité, seule, chez elle. Le matin, elle tirait la porte, laissait son cerceau, son sourire et sa bouche qui pouvait même s’amuser à défier des montagnes ; elle laissait ici toute une vivacité quasiment incontrôlable, comme on enferme un animal de compagnie, trop sauvage aux yeux de la société, et qu’on s’empresse, tous les soirs, au plus vite de retrouver, pour s’émerveiller de la spontanéité, de l’authenticité et de l’amour de ce bien drôle d’animal.

Pendant des années, la fille au cerceau jaune et rose essaya de vivre ainsi. La journée, à analyser, dans un silence imposé, pour ne pas risquer de se laisser déconcentrer par un éclat de vie. Une inertie, un vide, qui se propageait peu à peu en elle, comme avançait inéluctablement un désert, et qui faisait bruyamment tinter dans son esprit, la sonnerie d’une alarme, le signal d’une urgence, celui de trouver, comment se fondre dans un paysage, sans en devenir pâlement finalement la copie.

Le soir, le matin, elle s’activait à extraire de chaque seconde de son temps libre, dans l’intimité de sa caverne, un élixir pour le corps, une lumière dorée pour les yeux. Une véritable jungle de vie, des singes bondissant de liane en liane, en elle ; des oiseaux de toutes les couleurs qui chantaient puis d’un coup s’envolaient ; des félins qui rôdaient, en toute discrétion, au pied des arbres, prêts : à tout moment à courir, à poursuivre, puis soudain à bondir, pour s’offrir le plus magistral des repas. Elle voulait engranger toute cette urgence et cette simplicité de vie en elle, pour pouvoir résister, tout le long de la journée, aux assauts de l’aridité, et dans leur bouche, à la menace constante du vent.

Tout ce travail d’artisan dans l’anonymat de son établi, toutes ces recherches d’alchimiste dans l’ultime secret de son laboratoire, lui permettaient de réduire, chaque jour un peu plus, l’heure où une angoisse profonde montait en elle. Où la vie semblait lui échapper. Et où il lui fallait soudain au plus vite partir, pour vérifier que le plus beau d’elle-même, l’attendait bien encore et toujours, intact et fidèle, dans la chaleur réconfortante de son logis.

Rassurée par ce qu’elle retrouvait systématiquement, mais profondément déstabilisée par ces montées de panique, elle essaya en plus de la lumière qu’elle s’injectait, tous les matins, comme on se remplit de gourmandise les poches ; elle essaya de trouver un prince, qui à la moindre menace tout autour d’elle, du vide, du néant, lui offrirait immédiatement comme une barrière, toute la texture de son visage.

Elle chercha, elle chercha. Le soir ! Elle passait ainsi parfois moins de temps à extraire de ses minutes, une lumière dorée, un élixir pour le corps, afin de trouver enfin un cerceau de mains, pour se balader amoureusement tout autour de ses hanches. Mais en vain. Les hommes qu’elle croisait, dont elle appréciait la clarté, le côté carré, n’avaient pas dans leurs mains, dans leurs yeux, leurs sourires, la caresse de la courbe qu’elle appréciait chez un rond.

C’est alors que le chevalier qu’elle avait croisé, il y a des années, finit par revenir. Elle se dit que c’était lui qui détenait, dans son corps, toute la saveur de sa vie. Seulement, rapidement, elle s’aperçut que quelque chose avait changé dans ses yeux, dans sa voix, dans ses bras : sa présence ne la faisait plus comme avant : valser.

Quand elle lui confia cela, de rage, il prit le cerceau jaune et rose qui traînait dans un coin de la pièce, et le jeta par la fenêtre. Puis partit.

La fille au cerceau jaune et rose était d’abord triste de voir tout un pan de sa vie s’écrouler. Mais alors qu’elle s’installa sur le rebord de la fenêtre, pour identifier où le cerceau avait bien pu atterrir. Elle remarqua que toute la jungle qui vivait, chantait et explorait la vie à l’intérieur de son corps, était maintenant aussi pleinement visible, en permanence, dans la réalité, sous ses yeux, et ce même jusqu’à la tombée de la nuit.

Accoudée sur le rebord de la fenêtre, la nuit tombait, et elle suivait au loin le déplacement intrigant d’un léopard.