IL LEVAIT LES YEUX

Il levait
Les yeux
Vers le haut
Des buildings.
Vers les filles
Qu’il avait
Suspendues
Au-dessus
De son bureau
Pour se donner du courage

Il levait
Sans cesse
Les yeux
Pour faire avancer
En longueur
Ses pas.

Il a avancé.
Parcouru le
Monde
Comme on
Traverse son salon
Pour se chercher
Un verre d’eau.

Le monde, il l’a visité
Comme on
Cherche
Un appartement pour
S’installer.
Exister
Seul.

Plusieurs
Lieux auraient pu
L’enraciner.
Dans
La mer
Le soleil
Les vagues.

Mais
Toujours
Les voisins l’ont
Fait déménager.
Rien ne le retient
Que la culpabilité
Et le souvenir.

Aujourd’hui
Il ne lève plus les yeux.

En haut des tours
Le papier-peint se décolle.
Les visages plaqués contre les vitres
Admirent
Le gouffre de la vérité.

Au-dessus de son bureau
Les photos sont tombées.

Il ne lève plus les yeux.

Dans la rue
Il les baisse sur le cuir.
Dans la chambre
Il les baisse sur le papier.

La lumière est moins éclatante
Mais elle est plus naturelle.

NUANCE

Une femme ne fait rien
Elle est frigide.
Elle en fait trop
C’est une nymphomane.
Merveille de nuance dans les jugements
Pour beaucoup
Qui se finit
La main dans le slip.

DEUX JAMBES SE BALANCENT

Deux jambes se balancent
Je ne vois pas son visage.
Je la dévisage des jambes
Je tombe dans le fossé à chaque virage.

Deux jambes se balancent
Mon cœur fait balançoire.
Un verre, qu’est-ce que t’en penses ?
Non chéri pas ce soir.

Deux jambes se balancent
Dans un train de banlieue.
Tous les jours ça recommence
Mais ce matin en mieux.

Deux jambes se balancent
Je vois enfin son visage.
Pas forcément une récompense
J’aurais dû profiter, de la beauté des paysages…

21 HEURES…

21 heures. Je rentre. Je pose mon manteau. Je monte le voir. Je n’ai que quelques minutes, chaque soir, pour lui prouver que je suis plus que ce costume gris sur le dos. Plus que cet homme qui lui pose toujours la seule et même question : comment ça va, l’école ? J’aimerais lui dire que si je n’ai pas remis ma démission aujourd’hui c’est pour lui.

Si je baisse les yeux devant mon supérieur hiérarchique, c’est pour qu’il puisse lever les yeux vers les étoiles. Rêver. N’avoir que de ça à s’occuper. L’assiette est remplie à chaque dîner. La maison, confortable. Je fais tout pour t’installer en haut de la pyramide de Maslow mon bonhomme.

Et pourtant quand je monte, je suis cet être ridicule, sans conversation. Lui parler de l’école, c’est comme me parler du travail alors que j’aimerais qu’on m’évoque des voyages, des penseurs, des artistes. De la réflexion, de l’émotion. La vie.

Je pourrais faire mieux. Je devrais faire mieux. Mais plus tard, j’espère qu’il comprendra comme j’ai compris avec mon père. Il était silencieux. Pas la répartie d’un humoriste. Pas la carrure d’un sportif de haut niveau. Mais grâce à lui j’ai rêvé pendant vingt ans. J’ai le souvenir d’une véritable douceur de vivre. Et ce souvenir suffit. À espérer. À tout faire pour retrouver ces sensations perdues.

En attendant mon fils, je passe le pas de ta chambre. Je sens un soupir dans tes yeux. Oui, je vais encore te poser la même et unique question. Je vais la regretter. J’aimerais partager tellement plus avec toi, tu sais. Mais je me console en me disant que plus tard tu te souviendras de la chance que tu as eue, de vivre autant d’années le nez levé vers les étoiles, le mien baissé vers un écran.